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Pierre Keller

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Pierre Keller
Pierre Keller devant des œuvres de son ami Jean Tinguely, dans sa collection. Photo Laurent Gillieron.

Pierre Keller (1945-2019) n’a jamais joué une note à Montreux, et pourtant l’image du Montreux Jazz Festival lui doit presque tout. Enseignant de dessin devenu directeur de l’ECAL, il obtient de Claude Nobs, au début des années 1980, une carte blanche sur l’affiche du festival. Il en fera une collection d’art contemporain : Jean Tinguely, Keith Haring, Niki de Saint Phalle, Andy Warhol, Max Bill. Il siégera au Conseil de fondation, ramènera des artistes de New York, dessinera les nuits lausannoises, et mourra en juillet 2019 pendant que le Musée Jenisch de Vevey exposait sa collection. Il repose à Saint-Saphorin, sous une stèle des frères Bouroullec, dans un cimetière face au lac où l’on est invité à s’asseoir et à trinquer.

Pierre Keller, l’homme qui a fait de l’affiche une œuvre

« Toi, tu ne connais rien en art »

La phrase est de lui, et il aimait la raconter. Un jour, dit-il, il lance à Claude Nobs : lui ne connaît rien à la musique — sa carrière musicale s’est arrêtée dans la fanfare de l’armée suisse —, et Nobs ne connaît rien à l’art. Le patron du festival l’entend. Au début des années 1980, Pierre Keller prend l’affiche en main (SWI swissinfo).

Les deux hommes se connaissaient depuis quarante ans. Ils étaient d’accord sur peu de choses et complices sur l’essentiel : que Montreux méritait mieux qu’un placard publicitaire.

1982, Jean Tinguely : « Dessine-moi un festival »

Le premier appelé est Jean Tinguely. La commande tient en une phrase, que Keller rapportera souvent : dessine-moi un festival. Tinguely lui répond par un feu d’artifice — une gouache rehaussée de collages, avec une plume jaune au centre.

L’affiche a un succès immédiat, et elle laisse plus qu’une image : le logo du Montreux Jazz Festival naît cette année-là, du lettrage manuscrit de Tinguely retravaillé par Keller, et il n’a pas changé depuis (Le Temps · Montreux Jazz Shop).

C’est là que Keller change réellement quelque chose. Ce que raconte Mathieu Jaton, actuel directeur du festival : avant lui, il y avait déjà de belles productions, par le graphiste montreusien Roger Bornand ou par l’Américain Milton Glaser. Keller institue autre chose — que l’affiche ne soit plus un produit marketing mais une œuvre.

Trois règles en découlent, tenues depuis : aucun nom de musicien sur l’affiche, aucun logo de sponsor, une sérigraphie systématique au format 70 × 100 cm (Le Temps). Le festival appelle cela la carte blanche. Elle dure depuis 1982.

1983, Keith Haring : faire venir un inconnu

Keller rencontre Keith Haring quelques mois après la première exposition personnelle de celui-ci chez Tony Shafrazi, à New York. L’Américain a vingt-cinq ans et sort du métro. Keller l’invite à Montreux et lui demande deux choses : une affiche, et de couvrir la ville.

Haring livre trois dessins, acceptés immédiatement, sérigraphiés à Berne. Puis il vient, en avril puis en juillet, et fait ce qu’on lui a demandé : les murs, les panneaux, les t-shirts, une Land Rover. Cet épisode a sa propre fiche, où l’on trouve la correspondance de Keller, son budget prévisionnel de 24 670 francs et la lettre du 24 mars 1983 envoyée au 325 Broome Street.

Des affiches du festival signées Keith Haring.
Des affiches du festival signées Keith Haring.

1984, Niki de Saint Phalle : une figure, deux couleurs

L’anecdote est de Keller, et elle dit son métier. Niki de Saint Phalle signe l’affiche de 1984. Pour Montreux, elle peint une femme noire. Pour le Montreux-Detroit Jazz Festival, la ville jumelle américaine, la même figure devient rose : impossible, là-bas, de faire passer l’image telle quelle (SWI swissinfo).

Une œuvre, deux marchés, deux lectures. Keller a passé sa vie dans cet écart.

1986, Haring et Warhol : un dimanche à New York

Pour les vingt ans du festival, il veut deux ou trois artistes ensemble. Il appelle Haring, qui propose Andy Warhol. Keller raconte le voyage sans emphase : il arrive à New York le dimanche matin, les trois hommes se retrouvent à l’atelier, ils font un peu les pitres, et il repart le dimanche soir avec trois projets.

L’affiche retenue est sérigraphiée par Albin Uldry, à Berne, au format maison. Elle célèbre les vingt ans du festival et les cinquante ans de Claude Nobs. Keller expliquera plus tard son choix : un artiste peut faire un très bon dessin qui ne fera pas une bonne affiche.

Andy Warhol et Keith Haring devant leur collaboration, dans l’atelier de Broadway, à la fin de 1985.
Andy Warhol et Keith Haring devant leur collaboration, dans l’atelier de Broadway, à la fin de 1985.© Pierre Keller

Warhol meurt en février 1987, Haring en février 1990. L’affiche de Montreux reste l’une de leurs rares collaborations.

1995, David Bowie : le désaccord

Tout ne fut pas lisse. Keller n’aimait pas l’idée que des musiciens signent l’affiche ; Claude Nobs, si. En 1995, c’est David Bowie qui s’y colle, avec une image évoquant Hiroshima. Keller a commenté la période avec sa brutalité habituelle : Claude reprenait le dessus, avec cette envie — quelle idée — de faire des affiches avec des musiciens.

Le même Keller avait pourtant fait venir Bowie graver au Gymnase du Bugnon, à Lausanne, dans les mêmes ateliers où Haring avait dessiné. La contradiction ne le gênait pas.

De Gilly à l’ECAL

Pierre Keller naît le 9 janvier 1945 à Gilly, dans le district de Nyon. Son père est peintre en bâtiment. Il obtient son diplôme de graphiste à l’ECAL en 1965 — et achète la même année sa première œuvre, une sérigraphie jaune de Lucio Fontana, un Concetto spaziale. Ce sera le premier élément d’une collection de plus de cinq cents pièces.

Il représente ensuite la Suisse à la Biennale de l’affiche de Varsovie, à la 9e Biennale de Paris et à la 17e Biennale de São Paulo, en 1983. Le Conseil fédéral le nomme à la Commission fédérale des beaux-arts. De 1988 à 1991, le Conseil d’État vaudois lui confie l’organisation du 700e anniversaire de la Confédération.

Le Gymnase du Bugnon, atelier parallèle

Avant tout cela, il enseigne le dessin — au collège d’Aigle, puis au Gymnase du Bugnon à Lausanne. Dès 1979, il y organise des séances avec des artistes invités. C’est là que Haring dessinera ses affiches Lucky Strike le 16 juin 1987, là que Bowie viendra graver.

Keith Haring au Gymnase du Bugnon, en 1987, lors d’un workshop organisé par Pierre Keller.
Keith Haring au Gymnase du Bugnon, en 1987, lors d’un workshop organisé par Pierre Keller.© Jacques Straesslé

Keller travaillait sans atelier fixe, souvent avec ses élèves et ses amis artistes. Le Musée Jenisch le résumera ainsi : peu de gens savaient qu’avant d’être un personnage public, il avait été enseignant, éditeur et collectionneur.

L’ECAL, 1995-2011

En 1995, il prend la direction de l’École cantonale d’art de Lausanne, succédant à Jacques Monnier-Raball, qui l’avait dirigée trente ans. Il n’a aucun titre universitaire. En quelques années, l’école entre dans le premier rang européen. L’EPFL le nomme professeur titulaire en 2004. Il accompagne l’installation de l’ECAL à Renens, dans un bâtiment industriel réhabilité par l’architecte Bernard Tschumi.

La même année 1995, il entre au Conseil de fondation du Montreux Jazz Festival, où il siégera jusqu’à sa mort.

Le vin, la dernière vie

Le 30 juin 2011, atteint par l’âge de la retraite, il quitte l’ECAL — de mauvaise grâce, écriront les journaux. Il rebondit aussitôt à la présidence de l’Office des vins vaudois, qu’il tiendra jusqu’en 2018. Personnalité hors normes, provocateur assumé, reconnaissable à sa voix haut perchée, il ne cachait rien de son homosexualité à une époque où le milieu institutionnel vaudois n’y était pas habitué.

Ses distinctions disent le reste : Prix du rayonnement de la Fondation vaudoise pour la culture en 2006, docteur honoris causa à Barcelone et Design Preis Schweiz en 2007, Prix de Lausanne en 2009, Mérite culturel de Renens en 2010, officier des Palmes académiques françaises et Prix de la promotion du design à Paris en 2011. Il était officier des Arts et des Lettres.

Janvier 2013 : la mort de Claude Nobs

Quand Claude Nobs meurt, le 10 janvier 2013, c’est Keller que la RTS interroge, avec le président de la fondation François Carrard. Il parle en ami de quarante ans : on perd un phénomène, un personnage unique ; le festival perd un peu son âme.

11 janvier 2013 : Pierre Keller réagit au décès de Claude Nobs, au 19h30 de la RTS.

Vevey, 2019 : la collection, puis l’adieu

Le 4 avril 2019, le Musée Jenisch, à Vevey, accroche « Friends, etc. La collection Pierre Keller ». Environ deux cents pièces choisies dans les cinq cents qu’il possédait : Fontana, Max Bill, Ben, Christo, Tinguely, Haring, Niki de Saint Phalle, Olivier Mosset, et beaucoup de John M Armleder, son vieux complice, avec qui il dialogue dans le catalogue.

L’exposition est organisée autour de ses obsessions : la musique — le Montreux Jazz et la Dolce Vita —, l’architecture, le design, et le vin. Ce n’est pas une rétrospective d’artiste : c’est le portrait d’un regardeur, et d’une manière de vivre avec les œuvres des autres.

Il meurt le 7 juillet 2019 à Grandvaux, dans le Lavaux, à 74 ans, des suites d’une opération, après deux ans de cancer du foie. L’exposition restera ouverte jusqu’au 11 août : il est mort au milieu de sa propre collection.

Trente-six ans plus tôt, le 9 avril 1983, c’est dans ce même village de Grandvaux qu’il avait emmené Keith Haring chez un vigneron, Alain Parisod. L’Américain avait dessiné une grappe de raisin souriante sur le livre d’or. Elle est aujourd’hui l’étiquette d’une cuvée.

La coupure de presse de l’époque : « De gauche à droite, notre collaborateur Alain Parisod, Keith Haring et P. Keller, dessinateur. »
La coupure de presse de l’époque : « De gauche à droite, notre collaborateur Alain Parisod, Keith Haring et P. Keller, dessinateur. »© Sapress / Le Courrier

Saint-Saphorin : l’adieu en couleurs

L’église de Saint-Saphorin est bondée. Les consignes de la famille étaient claires : on porte des couleurs vives pour dire adieu à un homme qui avait vécu, selon sa propre formule, une « colorful life ». Seul le ciel n’a pas suivi.

Son cercueil avait été décoré par John M Armleder, son plus vieux complice : blanc, traversé de bandes de couleur qui rappelaient le drapeau arc-en-ciel. La cérémonie, conduite par la pasteure Geneviève Butticaz, se voulait un temps festif. Il y avait de l’art, et il y avait du vin.

Le soir même, dans sa cave de Saint-Saphorin, une poignée de villageois décide qu’il faudra faire quelque chose.

24 septembre 2021 : la stèle, la place et le pressoir

Deux ans plus tard, la commune inaugure trois choses le même jour, devant une centaine de personnes.

La stèle, d’abord, dessinée par Ronan et Erwan Bouroullec — les designers français que Keller avait fait travailler et collectionnés. Pas d’épitaphe, pas de punchline, alors que tout le monde en attendait une de sa part. Seulement : Pierre Keller, 1945-2019.

Le dispositif, lui, parle. Dans un rectangle de gravier, la tombe de marbre est accompagnée d’un banc et d’une lanterne conçue pour recevoir des œuvres — on y a montré son propre Kilo-Art. Le cimetière est en coteau, plein sud, avec vue dégagée sur le Léman et les Alpes. Le visiteur est invité à s’asseoir, à regarder, et à boire un chasselas (Le Temps).

C’est probablement la seule tombe de la Riviera qui fonctionne comme une salle d’exposition et comme un carnotzet.

La place, ensuite. À défaut de pouvoir rebaptiser une rue, la commune a donné son nom à la placette du chemin Neuf : la place Pierre-Keller, à deux cents mètres du cimetière.

Le pressoir, enfin. Le vieux pressoir qui trône sur cette place a été « kellerisé » par des étudiants de l’ECAL, d’après l’affiche avec laquelle Keller avait remporté la Biennale de Brno en 1970. Le motif joue sur la rotation du pressoir ; le rouge et le blanc renvoient au vin de Lavaux autant qu’aux couleurs de Saint-Saphorin (Le Courrier).

Une troisième cuvée spéciale est sortie de cave pour l’occasion.

Le village d’adoption

Saint-Saphorin n’était pas un choix de sépulture, c’était son adresse. Il y avait sa cave, il y recevait, et il y avait pris l’habitude de réunir autour d’une bouteille des gens qui n’avaient aucune raison de se rencontrer — vignerons, designers, conservateurs de musée, patrons de festival. La RTS était venue l’y enregistrer en 2015, à l’Auberge de l’Onde.

Ce village, le site le connaît déjà pour une autre raison : c’est de Saint-Saphorin que Freddie Mercury faisait venir son vin blanc par caisses à Londres. Deux hommes qui ne se sont jamais croisés, deux histoires qui finissent dans le même coteau.

Vidéos

« Pierre Keller, figure à la modestie toute vaudoise » : extrait de l’émission « Pardonnez-moi », où Darius Rochebin le recevait en mai 2009, après le Prix de Lausanne. Rediffusé par la RTS le 8 juillet 2019, au lendemain de sa mort.